Histoire de Phuket, Thailande
Ayutthaya
Après
la mort du Roi Ramkhamhaeng, le royaume vassal de Pegu (Birmanie)
se rebella et s'empara des villes portuaires de Mergui et Tenesserim
sur la côte occidentale de Thaïlande. Le Roi Loetai (fils
du Roi Ramkhamhaeng) ne saisit pas l'importance stratégique
de ces ports et ne fit que peu d'efforts pour les reconquérir.
Il n'y réussit pas. Par contre, le jeune Prince Thaï
Bodi, gouverneur du district de Supanburi dans la plaine centrale
de Thaïlande, profita de l'opportunité pour les conquérir.
Il leva une armée, reprit les ports aux Birmans et les annexa
à son district.
A cette époque, les navires de commerce n'étaient
pas vraiment en mesure de manœuvrer contre les vents. Il leur fallait
six mois voire plus pour parcourir les trois milles marins (1 mille=1852m)
entre l'Inde et la Thaïlande sous vents dominants. Ils devaient
aussi prendre en compte les pirates qui sévissaient dans
le Détroit de Malacca. Avec les moussons qui balayaient la
mer d'Andaman, c'était autant de dangers qui requéraient
un planning soigneux pour livrer les marchandises le plus régulièrement
possible. Beaucoup de négociants Indiens et Arabes puis plus
tard Européens choisissaient de jeter l'ancre à Mergui
puis de se rendre en barge à Tenesserim en amont de la rivière,
ce qui les menaient grosso-modo à mi-chemin sur la péninsule.
Restait ensuite à transporter les marchandises par la montagne
à travers la jungle jusqu'au Golfe de Thaïlande. C'était
un voyage pénible et terriblement dangereux, comme le relate
ce Jésuite de l'époque qui a vu l'un de ses compagnons
déchiqueté sous ses yeux par un tigre. Mais cet itinéraire
réduisait la distance de moitié et ramenait la durée
du voyage à un peu plus d'un mois.
Le contrôle de cette route commerciale stratégique
donnait au Prince Bodi accès aux richesses et aux technologies
étrangères. Aussi mena-t-il campagne pour annexer
la ville portuaire d'Ayutthaya, porte de la région centrale
de Thaïlande. Ayutthaya était située sur une
île au confluent de trois rivières: Chao Phraya, Lopburi
et Pasak à environ 110 kilomètres au nord du Golfe
de Thaïlande. Celui qui administrait Ayutthaya verrouillait
quasiment la communication avec les provinces intérieures
du Centre et du Nord de la Thaïlande. Le Prince fut bientôt
tout-puissant et ne craignit plus les gouverneurs héréditaires
de Sukothai préoccupés principalement par leurs luttes
internes. En 1350, le Prince Bodi prit le titre de Roi Ramatibodi,
établit sa capitale à Ayutthaya et gouverna pendant
19 ans jusqu'en 1369, date de sa mort.
Ayutthaya, qui contrôlait désormais les routes commerciales
terrestres aussi bien que les voies maritimes avec l'Inde et la
Chine, se développa rapidement jusqu'à devenir la
ville la plus importante de l'Asie du Sud-Est. C'était aussi
un port florissant qui recevait les navires du monde entier, le
centre de la culture, de la religion et du commerce. Pendant quatre
siècles et la succession ininterrompue de 34 rois, la période
Ayutthaya fut l'apogée du pouvoir et de l'influence Thaï.
Le Royaume étendit son pouvoir sur la totalité des
régions du nord, y compris le royaume des Millions
d'Eléphants (actuellement nommé Laos), la quasi-totalité
du Cambodge, une partie de la Birmanie et la Malaisie.
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L'oppulente
renommée d'Ayutthaya reposait sur le commerce. Son roi et
ses ministres avaient acquis de fabuleuses richesses. Le Roi avait
le monopole sur tout le commerce relatif à l'étain,
le plomb, les éléphants, le sel, les noix de bétel,
le bois, les peaux de daim et les perles. Tout marchand qui voulait
se procurer l'un de ces produits ou l'exporter vers l'Inde devait
conclure l'affaire avec le Roi et se plier à ses conditions
-- sous peine de mort. Pour faciliter le commerce avec l'Inde, le
Roi fit construire sa propre flotte basée à Mergui
et en prit la direction. Au début, le commandant et les équipages
étaient recrutés parmi les Indiens et les Arabes,
puis ils furent supplantés par les Européens. Les
éléphants étaient de loin la part la plus importante
et la plus fructueuse du commerce avec l'Inde. En effet, les sultanats
indiens se livraient des guerres constantes et l'éléphant
était à leur armée ce que le char est à
la nôtre. A cette époque, un navire robuste chargeait
jusqu'à 30 éléphants par voyage de 16 à
20 jours. Mais l'Inde n'était pas le seul client. Vers le
milieu du 16ème siècle, les navires d'Ayutthaya livraient
annuellement 2.000 tonnes de bois de sampan à la Chine et
300.000 peaux de daim au Japon.
Le commerce avec la Chine se développa de façon inattendue
après 1408, lorsque les explorateurs et marchands Chinois
Zheng He arrivèrent en mission commerciale à
Ayutthaya à bord d'une importante flotte. En 1511, ce fut
le tour des premiers Européens, les Portugais, de faire leur
apparition à Ayutthaya via le Cap Horn. Ils installèrent
leur ambassade et les comptoirs d'échanges sur l'île
de Phuket et à Mergui. Les Thaïs se fatiguèrent
vite de l'excès de zèle que les Portugais mettaient
dans leurs tentatives à les convertir au Christianisme, seuls
les armes et les produits manufacturés en provenance du Portugal
les intéressaient. Mais si les Portugais ont échoué
dans la conversion religieuse des Thaïs, ils ont, paraît-il,
laissé derrière eux une influence quasi-spirituelle
sur la nourriture Thaï: ce sont eux en effet qui auraient introduit
les piments en Thaïlande.
Une fois les Portugais introduits, d'autres puissances occidentales
suivirent. Beaucoup de ces marchands Européens furent profondément
impressionnés par la capitale d'Ayutthaya et en firent des
descriptions si admiratives que les villes Européennes se
mirent à ressembler à de simples villages en comparaison.
Dans les écrits de l'époque, on relève la suggestion
que Londres devrait éclairer ses rues la nuit comme cela
se faisait à Ayutthaya. Les marchands relevèrent aussi
l'incroyable confort dans lequel vivaient les masses populaires
d'Ayutthaya qui s'en sortaient largement mieux que les paysans déguenillés
et affamés qui survivaient en Europe.
Il existe aussi des témoignages sur les conditions de vie
en milieu rural. Par exemple, les villageois de Phuket avaient un
mode de vie totalement différent de celui d'Ayutthaya ou
de la cour du Roi. La Thaïlande utilisait alors un système
de corvée obligatoire pour tous les hommes valides. Aussitôt
qu'un garçon atteignait la taille de 1m20 environ, le règlement
du Roi lui imposait soit le paiement d'une taxe, soit le travail
pour l'Etat pendant une partie de chaque année.
Un officiel Français en poste à l'ambassade d'Ayutthaya
mentionna Phuket dans un de ses rapports. Il nota que les insulaires
se voyaient accorder le privilège d'exploiter leur propre
mine d'étain s'ils payaient une redevance au Roi. Cependant,
la corruption des officiels chargés de contrôler la
pesée et la fonte de l'étain rendait bien souvent
l'extraction de l'étain peu profitable pour les mineurs et
la production ne représentait qu'une fraction de son potentiel.
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Un autre visiteur Français ajouta la remarque suivante:
"Malgré le potentiel important de cette province (Phuket),
le commerce est insignifiant. Les nombreuses taxes, l'esclavage,
les travaux forcés continuels imposés au peuple par
la classe dirigeante souvent corrompue, ruinaient des familles entières
et anéantissaient le résultat de leur travail. Cependant,
et malgré sa population peu importante, l'île expédiait
à la Cour Royale des quantités substantielles de poivre
noir, de sucre, de café, de poisson salé, de calamars,
de carapaces de tortues et de magnifiques nattes de roseaux destinées
le plus souvent à la Chine".
Une
fois que la situation stratégique et l'abondance des richesses
de l'île furent connues, la course à la main mise et
au contrôle de son commerce fut ouverte entre les différentes
puissances Européennes. Elles fournissaient armes, munitions,
produits manufacturés (et plus tard l'opium en provenance
de l'Inde) en échange d'étain, d'ivoire, d'épices,
de perles et d'ambre gris (concrétion intestinale grisâtre
fournie par les cachalots et recueillie par les pêcheurs).
L'ambre gris entrait dans la composition des parfums et sa valeur
commerciale était si grande en Europe que l'on adopta l'once
comme unité de poids à l'exemple de l'or. Par ailleurs,
les lingots d'étain de Phuket servaient en Asie d'unité
monétaire d'échange contre des soieries, des épices,
des pierres précieuses et autres produits.
La France fut la puissance occidentale suivante à s'installer
momentanément en Thaïlande, en partie grâce à
l'influence d'un Grec entreprenant du nom de Constantine Phaulkon
devenu haut dignitaire de Siam sous le règne du Roi Narai
(1675 - 1688). Phaulkon, qui était exceptionnellement doué
pour les langues, avait appris le Thaï, le Malais et quelques
autres langues Européennes. En combinant astucieusement son
sens aigü des affaires et sa connaissance des langues, il réussit
à gravir rapidement les échelons de la hiérarchie
Thaï et obtint le poste de ministre du commerce intérieur
à la cour royale -- une position généralement
réservée à de riches marchands Indiens ou Arabes.
Déterminé à tirer un maximum de privilèges
de son influence, il monta habilement les puissances occidentales
l'une contre l'autre, s'enrichissant et comblant le roi de Thaïlande.
Comme il redoutait les Hollandais et les Anglais, il se servit des
Français pour les contrer. En 1681, un médecin missionnaire
Français, Frère René Charbonneau, fut nommé
Gouverneur de Phuket.
On considérait la fonction de gouverneur de Phuket comme
prestigieuse et avantageuse. Un certain pourcentage de la production
d'étain lui était attribué et la tradition
lui allouait tous les revenus provenant de la fonte du précieux
minerai sur l'île. En échange, le gouverneur devait
répondre du bon rendement des mines royales. Beaucoup de
ceux qui furent promus au rang de gouverneur avouaient que ce rôle
était bien plus dangereux et bien moins profitable que la
rumeur le laissait croire. Depuis que la corvée royale avait
remplacé la plupart des taxes annuelles, les mineurs étaient
peu motivés pour le travail d'extraction. Si le gouverneur
faisait pression sur eux, ils se rebellaient. C'est ce qu'ils firent
en 1650 contre le gouverneur qui était alors un ancien marchand
du Sud de l'Inde. Il fut tué ainsi que la plupart des résidents
de l'île d'origine Indienne. Si la production d'étain
tombait trop bas, l'armée Thaï était envoyée
pour collecter le manque à gagner. Un capitaine de navire
marchand Européen, de passage à Phuket lors d'une
manifestation de ce genre, témoigna: "Les éléphants
et le canon furent utilisés pour rompre les défenses.
Le gouverneur grièvement blessé fut entravé
par les fers tandis que les éléphants finissaient
de détruire les huttes avoisinantes et de tuer plusieurs
dizaines de villageois".
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Quelques années plus tard, Phaulkon prit l'initiative très
controversée de nommer l'Anglais Samuel White au poste très
lucratif de Maître du Port à Mergui. Malgré
l'habitude de voir des étrangers occuper des fonctions importantes,
beaucoup de dignitaires du roi furent cette fois profondément
offensés. Que Phaulkon ait exercé à maintes
reprises son influence avec prudence et fait fructifier le trésor
royal ne diminua pas leur mécontentement. En 1688, lorsque
Phaulkon consentit l'installation d'une garnison de 600 soldats
Français en Thaïlande, les Thaïs, redoutant un
coup d'état, expulsèrent les troupes Françaises,
firent arrêter puis exécuter Phaulkon et prirent tous
les résidents Européens en otage. Les forces Françaises
basées à Pondicherry (comptoir Français en
Inde) menacèrent de se venger en occupant Phuket. Le Général
Desfarges arriva sur l'île à la tête de 332 hommes
mais ne prit pas possession de l'endroit, par contre ils pillèrent
un chargement d'étain en dédommagement des pertes
subies lors du soulèvement Thaï contre les étrangers.
La réponse du gouvernement fut rapide: il ferma toutes les
frontières du pays et les maintint fermées pendant
plus d'un siècle.
Dans beaucoup de livres d'histoire Thaï, ce soulèvement
est décrit comme la restauration de l'indépendance
du pays, bien que la majorité des postes-clés eussent
été rendus à des marchands Indiens ou Arabes
, et la prétendue exploitation du pays par les étrangers
continua -- bien que par des étrangers différents.
Les Birmans lancèrent une attaque de grande envergure contre
la Thaïlande et en 1767, après un siège de quatre
longues années, ils s'emparèrent d'Ayutthaya et la
détruisirent. Oubliant leur croyance Bouddhiste (les Birmans
se sont longtemps considérés comme les fidèles
protecteurs de la foi Bouddhiste), ils saccagèrent de précieux
manuscrits, les scupltures religieuses, et abattirent les temples.
La Thaïlande exotique, riche en ressources naturelles, située
au carrefour de l'Asie et de l'Occident, suscitait l'envie non seulement
de ses voisins mais aussi et surtout des pays Européens,
de la Chine et du Japon. Pendant les deux siècles suivants,
et uniquement grâce à la sagesse des Rois du Siam,
à leur talent d'administrateurs et à quelques manœuvres
subtiles, la Thaïlande a toujours été préservée
de la colonisation qui s'abattait au fur et à mesure sur
les pays voisins.
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